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Jour de quinzaine à la fosse 13,

 

Une grande allée de peupliers et tout au bout, un monde mystérieux. J’avais dix ans à peine lorsque mon père me dit : « in va aller quer el’quinzaine al fosse 13 ». De cette fosse, je ne connaissais que le nom et je ne savais même pas où elle se trouvait. De l’univers de la mine, je ne connaissais pas grand-chose non plus, hormis les terrils, pistes de luge improvisées sur un morceau de carton, un couvercle de lessiveuse. C’est avec une immense fierté que j’accompagnai mon père ce jour là et ce jour restera gravé à jamais dans ma mémoire.

 

Sur mon vieux vélo, je suivais comme je pouvais mon père sur sa mobylette bleue au bruit de moteur si caractéristique. Ce bruit je l’ai guetté si souvent le soir, assis sur le perron de notre maison du coron du n°1 à Noeux les Mines. Dès que je voyais la lueur du phare au coin de la rue et que j’entendais le moteur reconnaissable les yeux fermés, j’étais rassuré et pouvais enfin aller me coucher. D’ailleurs mon père avait à peine le temps de ranger sa mobylette que j’étais déjà dans mon lit et son premier geste était d’aller nous embrasser, ma sœur et moi. Comment s’était passée sa journée de travail, je ne le savais pas mais pour moi l’important était que mon père soit rentré et je pouvais enfin m‘endormir.

 

Après avoir emprunté quelques chemins à travers champs, nous longeons un grand mur gris au pied d’un champ de maïs. La route me semble très longue, j‘ai mal aux jambes à force de pédaler, je n‘ai pas l‘habitude d‘aller si loin en vélo. Nous arrivons enfin devant un portail et pénétrons directement dans une cour immense. Je range mon vélo à côté de la mobylette de mon père et nous entrons aussitôt dans une pièce à l’intérieur de laquelle de nombreux hommes attendent, debout les uns derrière les autres. Je suis le seul enfant et je serre fortement la main de mon père, je ne vois rien mais j’entends toujours la même chose : un nom, un prénom, des chiffres. Cette attente me semble longue. Arrivés à notre tour, tout va très vite, mon père annonce : PISAREK, Zygmunt, 5664, signe sur une feuille de papier, puis il range méticuleusement dans son portefeuille les billets que vient de lui remettre un homme vêtu d’une blouse grise, comme celle de mon instituteur. C’était donc ça la fameuse « quinzaine » dont on parlait si souvent à la maison : « on ne pourra pas l’acheter maintenant, faut attendre la quinzaine » ; « il n‘y a plus grand-chose dans le frigo, c‘est fin de quinzaine«  ; « vivement la prochaine quinzaine » …!!!! En un instant je venais de découvrir la signification de ce mot et son importance, j’étais en train de comprendre ce que nous disait souvent notre instituteur le matin : « t‘es tout triste aujourd’hui ; t‘as perdu ta quinzaine ?? ».

 

Nous sortons de la pièce et au lieu d’aller directement vers l’endroit où j’avais rangé mon vélo, nous traversons la cour et pénétrons dans un autre bâtiment. Je demande à mon père où nous allons maintenant et il me répond simplement « tu vas voir ». Des hommes sortent de ce bâtiment, interpellent mon père : « Alors Gros, t’as eu t’quinzaine ?? «  T’as pas tout pris, té nous in a laissé un tchiot peu ?? ». Mon père me fait une visite rapide, me désigne la lampisterie, les douches, la salle des pendus, je pose toutes les questions qu’un gamin de dix ans peut poser. Je vois des mineurs le visage noirci de charbon, d’autres qui s’en vont vers le puits, j’ai l’impression d’être dans une ruche.

Nous avançons ensuite vers une masse métallique énorme, je me sens tout petit, je lève la tête et j‘aperçois les molettes tout en haut. Nous sommes au pied du chevalet, mon père m’explique que c’est par là qu’ils descend travailler sous terre, j‘ai du mal à réaliser du haut de mes dix ans. Il y a ces bruits que je n’oublierai jamais, le bruit assourdissant de la cage qui descend à vitesse vertigineuse vers les entrailles de la terre et le déplacement d‘air qu‘elle engendre, le sifflement des molettes, le cliquetis des wagons remplis de charbon qui quittent la fosse.

 

Je venais de découvrir en une matinée l’âme de la fosse, du moins une partie, avec ses odeurs, ses bruits.

 

Je reprends mon vélo, mon père sa mobylette et nous quittons la fosse 13. Sur le chemin du retour nous faisons un arrêt rapide dans un café situé en face d’une autre fosse, fermée depuis bien longtemps. Je savoure ma limonade et tout en regardant la rangée de bouteilles d’eau de seltz de toutes les couleurs posés sur l’étagère derrière le comptoir, je repense à ce que je viens de découvrir, les yeux émerveillés. En arrivant chez nous, je me précipite vers ma mère : « maman, maman, j’ai vu la fosse 13 !! ». Mon père ne dit rien, il sourit tout en me passant sa main dans mes cheveux et il remet aussitôt la quinzaine à ma mère qui range les billets dans une boîte métallique..

 

Quelques années plus tard, mon père a été muté sur LENS car la fosse 13 allait fermer. Je suis retourné seul au bout de cette grande allée de peupliers, les bruits n’étaient plus les mêmes, une grande grue soulevait les molettes et des hommes étaient occupés à déboulonner les éléments du chevalet. Les grilles étaient fermées et on y avait apposé un panonceau « Chantier interdit au public ». Le vent faisait claquer le porte du local où nous étions allés chercher la « quinzaine ». La ruche était vide, la fosse avait perdu son âme ; ce n‘était plus qu‘une friche industrielle.

A l’extérieur j’ai interrogé des anciens qui regardaient comme moi, les yeux pleins de larmes, le chevalet qu’on démontait comme un simple jeu de « meccano ».

Pourquoi ferme-t-on cette fosse ? Il n’y a plus de charbon ? On m’a simplement répondu : «  Oh si, petit, du charbon, il y en a encore beaucoup sous terre » !!

 

 

Si je pouvais communiquer avec mon père, disparu bien trop tôt comme beaucoup de mineurs de sa génération, je lui dirais « Tu te souviens, papa, de ce jour où nous sommes allés chercher la quinzaine à la fosse 13, eh bien aujourd’hui ils veulent rouvrir la fosse. » « Pour quoi faire  ? » me répondrait-il certainement ; « Par respect pour tout ce que vous, les mineurs, avez fait pour nous, pour la mémoire » !!!

 

Merci à tous les mineurs, merci à toi papa de m’avoir fait découvrir la fosse.

 

Gérard PISAREK


Date de création : 27/07/2013 @ 14:37
Catégorie : Livres, récits, témoignages... - Récits-Enfants de mineurs
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Réactions à cet article

Réaction n°1 

par JPM le 04/02/2015 @ 16:48

Ed quo nous armuer les tripes ed faire couler un larm. Merci Gérard. JPM.




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