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Ma mère raconte.

Le train à vapeur de la compagnie nous prévenait de son arrivée vers les 4 heures 1/2 du matin. Accroupie sur le terril de Germinies, voilà près d’une heure que j’attends. Je ne suis pas seule, parfois une lampe s’allume, quelqu’un se chauffe les mains, car il fait froid. Je suis bien couverte pour la circonstance bas de laine noirs, tablier de toile et sur les cheveux un grand foulard. Aux mains, une vieille paire de gants de laine, rafistolés après chaque sortie. L’hiver approche. Je n’ose allumer la mienne de peur de me faire repérer. Le pays est en guerre. De plus il est formellement interdit de grappiller le charbon. Les tickets de rationnement s’échangent, se volent, se trouvent, se vendent au marché noir. Nous savons à quoi nous nous exposons en cette période de crise, mais les besoins sont plus importants que la peur du garde des mines, ou de la police. Mais nous sommes nombreux et jamais ils ne viennent nous déranger. Par contre s’ils nous surprennent sur le chemin du retour, ils nous confisquent notre sac si durement rempli. Certainement pas pour rejeter son contenu sur le terril mais pour leur utilisation personnelle. "Le tout, ché de pas s’fair printe (le tout, c’est de ne pas se faire prendre)". Pour nous c’est une question de survie. Nous améliorons ainsi la pitance quotidienne de nos enfants.

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Le sac plein de gaillettes, il faut le ramener à la maison couché en travers du vélo. Photo reconstitution avec la mère de l’auteur qui, plus de 50 ans après a bien voulu les larmes aux yeux, se prêter à la scène, deux petites cousines l’accompagnent.

Ce sac de gaillettes que je vais "gratter" sur la paroi du terril va m’y aider. Dès que j’aurai ramassé en plusieurs fois 1000 kilos de charbon, j’irai dans une ferme à Vred et, en échange, le fermier me remettra 50 kilos de blé. Mais le périple ne se termine pas là. Le seul moulin-à-vent capable de moudre le blé se trouve à Bouvignies. Régulièrement je m’y rends à pied en poussant ma voiture d’enfants, elle m’aide au transport de la marchandise. Dix-sept kilomètres aller, autant pour le retour.

En route vers le moulin

Mes filles Paulette et Gisèle prennent place dans le landau. Bien sûr je ne fais pas le voyage pour 5 kg de blé ; j’attends d’en avoir dix fois plus. Parfois, je puise dans cette réserve pour en moudre une poignée, à l’aide d’un vieux moulin à café. Ce semblant de farine est mélangé à un œuf et à un peu d’eau. J’obtiens alors une espèce de galette nourrissante que je cuis sur la plaque de mon feu "belge" (cuisinière à charbon). Il faut bien manger. Je prépare Paulette et Gisèle pour l’expédition. La journée me sera nécessaire. Aussi l’observation de la météo du moment est importante. Par précaution j’emporte tout de même un parapluie. Le moulin se situe à la sortie du village de Bouvignies. L’immense roue tournante broie le blé. Le son (ou cron) résidu du broyage restera la propriété du meunier. En plus je lui donne quelques francs pour payer son travail. Une fois sur le chemin du retour, des gendarmes à pied m’ont accompagné un bout de chemin entre Orchies et Marchiennes. Ce jour-là, j’ai eu une de ces peurs ! Mais ce que je craignais le plus, c’est que mes enfants aient une envie irrésistible de se soulager la vessie sans m’en parler, les sacs de farine leur servant de matelas. De temps en temps je les forçais à "faire pipi" sur le bas-côté de la route. En général ces expéditions se terminent toujours bien. Nous sommes une trentaine à l’affût du déversement, les plus déterminés. Le bruit caractéristique du train réveille les endormis.

 Les terrils de la fosse 11/19 de Lens à Loos en Gohelle.

Le train arrive

Le voilà, à l’heure comme d’habitude. Derrière nous près du chemin, les vélos sont couchés sur le sol. Ils serviront à transporter les sacs tout à l’heure, si tout se passe bien. La petite rasette à la main, la lampe à carbure, autour du cou, éteinte pour l’instant, j’attends. C’est une petite lampe de vélo, avec réflecteur, que j’ai bricolée un peu. Elle permet d’inonder de sa lumière jaune les alentours. Cela suffit bien. Un signe lumineux en passant aux machinistes et le train arrête. Les premiers wagons sont basculés. Ils viennent directement du criblage de la fosse. Les cailloux, la poussière, les gaillettes roulent sur la pente, prennent de la vitesse et vont mourir en bas du terril.

J’approche du bord. Mon petit seau à la main je prends garde de ne pas glisser, il ne manquerait plus que je me blesse en grappillant. La Compagnie serait capable de porter plainte. Malgré la nuit, on devine, on sent la poussière qui se dégage. Le petit robinet de la lampe est ouvert, l’eau tombe sur le carbure et le fait bouillonner, j’attends de sentir l’odeur caractéristique du gaz avant de l’enflammer. Les lampes s’allument les une après les autres.

Chacun veut être le premier sur les lieux. Aussi, il suffit qu’un seul s’élance pour entraîner tout le monde à travers cette poussière. C’est au poids des blocs, qui roulent sous les coups de rasette, que nous discernons les cailloux noirs des petites gaillettes. Celles-ci emplissent le seau. Plusieurs allers-retours sont nécessaires pour remplir le sac en bas du terril.

Les voleurs de gaillettes

Le grappillage continu jusqu’à ce que le sac soit plein. Il faut alors le faire surveiller, car c’est à ce moment-là que les voleurs tentent de se l’approprier. C’est plus facile lorsque André, mon mari, peut me rejoindre, une fois son poste à la fosse terminé. Du coup le sac est plus vite rempli et l’on peut faire deux voyages, vers la maison, dans la même nuit. En plus, les sacs sont surveillés plus efficacement. Une fois rempli, le sac sera placé en travers du cadre de la bicyclette et équilibre ainsi l’ensemble.

Le terril chauffe perpétuellement par son centre comme les volcans, des crevasses permettent à l’eau de pluie de s’infiltrer dedans d’où cette condensation qui monte vers le ciel. Il existe des terrils plats et des terrils coniques.)

Nous descendons du terril pour rejoindre la route de Lallaing avec notre vélo chargé, en empruntant le chemin marqué par les passages successifs. Pour ne pas être entraînée par le poids, et verser (tomber) en bas du terril, je me freine à l’aide d’un morceau de bois placé dans les rayons de la roue arrière du cycle. Le plus dur reste à faire rentrer jusqu’au coron Sainte-Marie, sans tomber dans les embuscades des gardes. Heureusement les nuits sont noires. Malgré l’interdiction, presque toutes les nuits, je retournerai grappiller sur les terrils, tantôt sur celui de Germinies tantôt sur celui de Rieulay. Parfois André ramène un litre de vin aux conducteurs de locomotives, histoire d’entretenir les bonnes relations.

Et si nous pensions que la fin de la guerre mettrait fin au grappillage, nous nous leurrions, "in ira cor à gaillettes sus terri", mais c’était un bon moyen de gagner un peu d’argent, il fallait juste le courage de passer la nuit dans le froid à attendre.

Texte Jean Pierre Mongaudon


Date de création : 21/03/2015 @ 21:22
Catégorie : Livres, récits, témoignages... - Récits-Mineurs-Jean-Pierre Mongaudon
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