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Le Bassin Minier dans la Grande Guerre

Conférence de Mineurs du Monde 21 / 04 / 16 LENS

Les adhérents de l’UP2M ont été conviés à une conférence sur les conséquences de l’invasion allemande du Bassin Minier pendant la 1ère Guerre Mondiale. Celui-ci a été coupé en deux : la partie ouest d’AUCHEL à GRENAY est toujours restée française pendant les quatre années du conflit tandis que la partie est de LENS à VALENCIENNES a été constamment occupée ; c’est cette seconde qui a été presque totalement dévastée (fosses, usines chimiques, cokeries, centrales thermiques, …) par l’armée allemande lors de son départ.

L’intervenant du jour n’est autre que l’illustre historien Yves LE MANER, 62 ans, et auteur de nombreux ouvrages sur le passé de la région et notamment ‘’La Grande Guerre dans le Nord et le Pas-de-Calais’’ (éditions La Voix) sorti en 2014 et qui est une véritable bible pour tous les passionnés de cette époque extraordinaire, il a aussi participé à la rédaction d’un livre sur les fosses de LENS-LIEVIN en 1914-1918.

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Un ouvrage fabuleux de 440 pages avec de très nombreuses photos d’époque et des explications très pédagogiques. Photo GT  Autre ouvrage magnifique de 80 pages sur les fosses de LENS et de LIÉVIN en 1914/1918 rédigé par Guy DUBOIS et Yves LE MANER. Photo GT
 Christian MORZEWSKI, Président de l’UP2M, présente son ami Yves LE MANER. Photo GT
 L’histoire locale attire encore de nombreux passionnés. Photo GT

L’intervention d’Yves LE MANER comporte trois parties : le Bassin Minier avant la Première Guerre Mondiale, son sort pendant le conflit et enfin la reconstruction de sa partie dévastée.

I Le Bassin Minier avant la Première Guerre Mondiale

1) Le charbon-roi

La première révolution industrielle (celle du charbon et de la vapeur) se termine au milieu du XIXème siècle et on considère que la deuxième, celle du pétrole, de l’électricité, de la mécanique et de la chimie, commence après 1870. A la fin du XIXème siècle, le charbon fournit encore 90 % de l’énergie mondiale ; il est le pilier de toute l’industrie car il sert au chauffage, à la fabrication de l’acier, à la production d’électricité et c’est la matière de base pour la carbochimie.

En 1913, l’Angleterre est la première puissance économique mondiale et c’est elle qui en extrait le plus : 292 millions de t en 1913 contre 190 à l’Allemagne et seulement 41 pour la France. La découverte du charbon dans le Pas-de-Calais vers 1850 avait pourtant boosté la production du Bassin Minier (+600 % entre 1870 et 1913) qui a atteint 27,4 millions de t (20,6 dans le Pas-de Calais et 40,8 pour le pays entier). A la veille de la Grande Guerre, la Compagnie de LENS dépasse celle d’ANZIN qui était la plus importante depuis le début de l’épopée charbonnière dans la région. Comparé à la Ruhr (110 millions de t en 1913) ou aux bassins anglais (Yorkshire, Lancashire, Galles), le Nord/Pas-de-Calais ne fait pas le poids.

2) La modernisation progressive de l’industrie charbonnière

Le problème du charbon est qu’il est lourd, volumineux, sale et difficilement transportable ; aussi, on a de plus en plus tendance à l’utiliser pour produire de l’électricité qui est une énergie propre qu’on peut acheminer partout et qui est disponible instantanément, c’est ce qui créera la deuxième révolution industrielle. Partout dans le Monde, on assiste alors à une modernisation progressive de toutes les usines et en particulier des fosses de charbon (méthode de fonçage avec congélation des nappes phréatiques, utilisation de l’air comprimé et de l’électricité pour les machines). Cependant, la France investit moins d’argent dans ces progrès indéniables que ses voisins de l’Europe de l’Ouest. Alors que les chantiers mécanisés deviennent majoritaires dans la Ruhr (où les veines sont quand même bien plus hautes), ils ne représentent que 2% dans le Nord/Pas-de-Calais en 1913 et les Compagnies doivent donc utiliser beaucoup plus de main d’œuvre pour une production plus faible, ce qui augmente le prix de vente du charbon et réduit leur compétitivité. La fosse 15 de LENS à LOOS-EN-GOHELLE, ultramoderne pour l’époque, fait office d’exception en 1907.

La fosse 15 de LENS à LOOS-EN-GOHELLE avec ses deux chevalements couplés électrifiés de 75 m de haut. Les soldats anglais la surnommeront ‘’Tower Bridge’’, toutes les installations seront complètement détruites entre 1915 et 1918.

3) Les Compagnies minières s’occupent de tout…

Dès le départ de l’activité, l’extraction et la revente du charbon constituent une affaire juteuse qu’il faut pérenniser. Les actionnaires doivent être fidélisés mais les mineurs également. Les Compagnies s’occupent de tout : elles bâtissent des cités ouvrières, des écoles, des églises, des dispensaires, des hôpitaux, des terrains de sport, … Malgré les centaines de maisons construites, tous les mineurs n’habitent pas sur place : les logements dans les corons sont réservés à ceux qui sont mariés et ceux qui viennent des campagnes voisines repartent à la ferme après leur poste. Depuis 1880, on est mineur de père en fils et on travaille ensemble au fond de la fosse. Ainsi fidélisées car on a tout sur place (travail, maison, commerces, écoles, …) et pas de moyen de locomotion propre, les familles s’installent durablement dans les corons et ne pensent pas à aller voir dans les cités voisines si les conditions sont meilleures ; de toute façon, il a des mines partout ! Contrairement aux ouvriers du textile dans la métropole lilloise, les Mineurs vivent isolés autour de leurs fosses et n’ont pratiquement pas de contacts avec les habitants des villes (BÉTHUNE, DOUAI, VALENCIENNES, …) qui sont un peu plus évolués, il n’y a donc pas de brassage social.

La fosse, la maison, le jardin, l’école, l’église, les commerces, tout est sur place, on sort peu du coron.

4) Le charbon est une mono-activité

L’inconvénient majeur de ce type de système est qu’il a imposé une situation de mono-activité. Le charbon se suffit à lui-même : quand le contexte est bon, tout va bien mais quand on est en période de crise (diminution des ventes à cause de la concurrence étrangère, grèves), c’est toute la région qui souffre. Cette absence de diversification des activités industrielles n’est pas un bon atout pour l’avenir du Bassin Minier.

III Le Bassin Minier dans la Grande Guerre

  1. La déclaration de la guerre, le fil des événements

28 juin 1914 : Gavrilo PRINCIP, un activiste serbo-bosniaque assassine l’Archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois, et son épouse Sophie à SARAJEVO.

5 juillet 1914 : Guillaume II, l’Empereur allemand, confirme, au nom de la Triplice (Allemagne/Autriche-Hongrie/Italie) son soutien total à François-Joseph 1er, l’Empereur d’Autriche et le Roi de Hongrie, qui veut se venger de la Serbie.

23 juillet 1914 : L’Autriche-Hongrie adresse un ultimatum à la Serbie.

25 juillet 1914 : La Russie fait savoir qu’elle n’admettra aucune atteinte à la souveraineté serbe.

28 juillet 1914 : L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie.

31 juillet 1914 : Jean JAURÈS, chef du Parti Socialiste français qui milite contre la guerre, est assassiné à PARIS.

1er août 1914 : La France alliée de la Russie et de la Grande Bretagne au sein de la Triple Entente décrète la mobilisation générale. Le même jour, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie.

3 août 1914 : L’Allemagne déclare la guerre à la France et l’Italie annonce qu’elle restera neutre.

6 août 1914 : L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Russie et la Serbie à l’Allemagne.

12 août 1914 : La France et la Grande Bretagne déclarent la guerre à l’Autriche-Hongrie.

13 août 1914 : Le Japon déclare la guerre à l’Allemagne.

  1. L’invasion

17-24 août 1914 : Les 1ère, 2ème et 3ème armées allemandes traversent la Belgique.

25-31 août 1914 : VALENCIENNES tombe le 25, LE CATEAU et CAMBRAI le 26, DOUAI le 31.

4-9 septembre 1914 : LILLE, LENS, LIÉVIN, DOUAI et MAUBEUGE (fort) sont occupés par les Allemands.

6-13 septembre 1914 : Victoire française sur la Marne.

12 septembre 1914 : VERMELLES tombe mais les Allemands butent devant ARRAS qu’ils ne prendront jamais.

26 septembre-17 octobre 1914 : C’est la course à la mer pour les Allemands, les Français et les Anglais parviennent à enrayer la progression ennemie.

A partir de la fin du mois d’octobre, les combattants des deux camps sont épuisés, ils creusent des tranchées sur place et le front occidental se fige sur 700 km de la Mer du Nord à l’Alsace. Pour le Bassin Minier, c’est 50 mois d’occupation qui commencent ; les terrils sur le front sont fortifiés et les Allemands

Les tranchées au tour de LOOS-EN-GOHELLE.

Pendant tous ces combats, les civils belges et nordistes des zones de combat effrayés par les récits des massacres allemands à DINANT et LOUVAIN fuient par dizaines de milliers vers l’ouest et le sud.

3.La Bassin Minier est coupé en deux dès 1914

La ligne de front verticale qui passe par RICHEBOURG-CAMBRIN-VERMELLES-MAZINGARBE-LORETTE-GIVENCHY EN GOHELLE coupe le Bassin Minier en deux ; seul un tiers de celui-ci constitué par les Compagnies occidentales (BÉTHUNE-NŒUX-VENDIN-BRUAY-LA CLARENCE-MARLES-FERFAY-LIGNY) restent du côté allié. Les combats sur ce front presque statique (qui n’évoluera que de quelques km par endroits) seront sanglants jusqu’en 1918.

4.Les batailles d’Artois de 1915 et 1917

La deuxième bataille d’Artois lancée par les Français entre le 9 mai et le 16 juin 1915 doit permettre de reconquérir la plaine de LENS. Depuis deux jours, on tire 2 millions d’obus sur les lignes allemandes afin que l’assaut soit plus facile. Le 9 mai, le front allemand est percé sur quelques km dans le secteur de Neuville St Vaast-Givenchy en Gohelle mais les généraux n’ont pas prévu suffisamment de réserves pour continuer vers l’avant. La percée ne peut être exploitée, les Allemands qui ont colmaté les brèches contre-attaquent et l’armée française revient au point de départ. Le bilan de cette opération est éloquent : 50000 morts des deux côtés pour rien ! Le front d’Artois devient ‘’calme’’ pour quelques mois et en février 1916, les soldats français partent en masse pour VERDUN (où les Allemands portent désormais leur effort principal) laissant la place aux Britanniques qui s’occupent désormais du secteur ouest de la Mer du Nord à la Somme.

La troisième bataille d’Artois commence le 9 avril 1917, les Canadiens montent à l’assaut de la crête de VIMY qu’ils prennent le lendemain non sans mal (ils ont 11285 tués). Le 10 avril, la population de LENS est évacuée. Le 14 avril, LIÉVIN, la Cité St Pierre à l’ouest de LENS et la gare de VIMY sont libérées ; la prise de ce secteur est très importante car elle a dégagé la ligne ferroviaire BÉTHUNE-LENS-ARRAS et le charbon de MARLES, BRUAY, NOEUX et BÉTHUNE peut descendre vers ARRAS et la capitale (4000 wagons/jour en octobre). Les combats sont très durs : aux attaques succèdent les contre-attaques. Le 29 juin, les Britanniques attaquent AVION et ÉLEU-DIT-LEAUWETTE, l’avancée est très lente. Le 23 juin, ils entrent à AVION par le sud. Le 14 août, les Canadiens attaquent à LOOS-EN-GOHELLE ; le 25 août, la côte 70 (fosse 14 bis) est conquise (les Canadiens perdent 9200 hommes et les Allemands 25000) mais LENS n’est pas prise. Le 13 septembre, la fosse 8 d’AUCHY-LES-MINES (ligne Hohenzollern) est libérée. Les conflits se déplacent alors vers CAMBRAI (bataille de chars du 20 novembre à la mi-décembre 1917.

 Vue aérienne du réseau des tranchées sur la crête de VIMY. ARRAS est au fond.  Vue aérienne de LENS complètement détruite en mars 1918. On voit la N 17 vers CARVIN.
ABLAIN ST NAZAIRE en 1917 et colline de Lorette au fond
 
  1. La vie dans le Bassin Minier pendant la Grande Guerre

A.Dans la zone non occupée (Compagnies de l’ouest du Bassin Minier : de BÉTHUNE à LIGNY)

La ligne de front isole les Compagnies occupées (2/3 du Bassin) des autres et c’est un véritable problème économique car la région fournit 50 % du charbon français et 75% du coke nécessaire à la sidérurgie et aux usines d’armement qui tournent à plein régime. Dès le 3 novembre 1914, le Président de la République, Raymond POINCARÉ vient à BRUAY pour organiser la production et le transport du combustible vers le sud :

  • Les Mineurs de la partie occupée qui ont fui sont réquisitionnés et ne sont pas enrôlés par l’armée, les effectifs des huit Compagnies de l’ouest qui employaient 40000 ouvriers au total en 1913 passent à 60000.

  • La production des huit Compagnies doit être augmentée au maximum : elle était de 8,7 millions de t en 1913, elle passe à 11,2 millions de t en 1917 (+ 29%). Dans les autres bassins (Midi, Centre), la production augmente de 45 %, ce qui représente pour le pays près de 30 millions de t par an au lieu de 40,8 en 1913, on compense comme on peut…

  • La ligne ferroviaire BÉTHUNE-PARIS étant coupée à LENS, les trains de charbon passeront par CALAIS-BOULOGNE-ABBEVILLE-BEAUVAIS pour aller à PARIS.

  • C’est l’union sacrée du Gouvernement avec le Comité des syndicats présidé par Henri CADOT. Les Mineurs acceptent de travailler 9h/jour puis 10h/30 au lieu de 8h auparavant. Les salaires sont augmentés et de nombreux candidats se présentent pour l’embauche, ils sont les bienvenus car le charbon est devenu la priorité absolue des politiques ; sans lui, pas d’activité industrielle, pas d’électricité, pas d’acier, pas d’énergie pour les locomotives.

Le 16 avril 1917, un coup de grisou à la fosse 9 de NŒUX à HERSIN-COUPIGNY fait 42 morts.

Dans les fosses proches du front, on ne travaille que la nuit. Il ne faut pas montrer une activité intense sous peine d’être vite repérés par les observateurs sur les terrils et arrosés par l’artillerie à longue portée allemande. Les hommes descendent au fond la nuit et en remontent le matin par des échelles. Les fumées des machines à vapeur (compresseurs, cages) sont envoyées dans des galeries inutilisées, les trains se déplacent lentement quand ils sont en vue. Les installations de surface sont souvent atteintes par des obus de gros calibre mais les réparations sont effectuées sur le champ. Les soldats qui pataugent dans les tranchées voisines à quelques km n’ont rien à envier aux Mineurs dans leurs fosses régulièrement pilonnées par l’artillerie. Produire des milliers de t de charbon dans ces conditions est un exploit !

A AUCHY-LES-MINES, le front passe entre les puits 8 et 8 bis de fosse, l’un est occupé par les Allemands, l’autre par les Anglais. Le 26 septembre 1917, a lieu un combat souterrain. Les Allemands munis de masques veulent faire sauter les deux puits et envoient de l’ypérite dans les galeries anglaises et 10 hommes meurent asphyxiés ; le ‘’gaz moutarde’’ mortel se répand jusqu’à la fosse 4 à VERMELLES, ce qui contraint les Anglais à faire des barrages de briques pour l’empêcher de passer. Quelque temps après, l’ennemi dynamite le puits qu’il détenait.

 La fosse 8-8bis d’AUCHY-LES-MINES. Aquarelle de JM MINOT

Les relations entre les soldats alliés et la population sont excellents. Les jeunes filles françaises, en particulier, apprécient beaucoup la bonne éducation des Tommies. Les distractions sont rares mais les cafés sont pleins. Même s’il y a souvent une ambiance de fête, quelques km derrière le front, on est prié quand même de respecter le repos des Mineurs et de ne pas trop guincher par respect pour les familles qui ont perdu un homme au combat. Le couvre-feu commence à 19h et se prolonge jusqu’à 6h le lendemain ; la Military Police arrête tous ceux qui rôdent la nuit car on se méfie beaucoup des espions venus glaner quelques renseignements sur les mouvements de troupe, les effectifs présents et sur les positions des canons.

B.Dans la zone occupée (Compagnies de l’est du Bassin Minier  de LENS à CRESPIN)

Toute cette zone passe sous administration allemande et même à l’heure de BERLIN. L’État français n’existe plus, les Maires des communes sont les seuls interlocuteurs des autorités militaires ennemies. Les syndicats sont bannis : BASLY est arrêté et LAMENDIN se voit forcé de parcourir les corons de LENS dans un tombereau utilisé pour du fumier afin d’avertir la population des consignes imposées par l’Occupant.

Les principales cités minières sur le front sont vidées de leurs habitants et deviennent des villes de garnison, l’activité des fosses s’arrête. Les usines sont démontées ou transformées en ateliers militaires de réparation ou de récupération (cuivre, laiton, ferraille, vaisselle, laine). L’ennemi n’a pas besoin du charbon français car il en a suffisamment dans la Ruhr ou dans la Sarre ; quand il maintient l’extraction de celui-ci à l’arrière du front, c’est pour faire fonctionner les usines de transformation locales dont les productions sont expédiées illico vers l’Allemagne.

L’ennemi impose partout des règles très strictes. Les villes sous sa dépendance doivent régler des indemnités de guerre très lourdes pour financer les frais militaires de l’occupation ; si on ne paie pas, l’Occupant arrête toute l’activité économique (usines, commerces) et la population est ainsi condamnée à la faim et à la misère.

Dans chaque ville occupée, il y a une Soldatenheim (mess, salle de jeux, salle de presse, théâtre, cinéma, …) où les militaires viennent se reposer et se détendre et des maisons un peu mieux agencées pour les officiers. Se développe à proximité de ces établissements une prostitution à grande échelle (242 prostituées à HÉNIN-LIETARD, 402 à DOUAI).

 Salle de presse d’une Soldatenheim.

Aucune résistance contre l’Occupant n’est possible, il y a des centaines de milliers de soldats dans la région et la Feldgendarmerie est omniprésente. Les pigeons-voyageurs (loisir des Mineurs) sont interdits car ceux-ci peuvent transporter des messages ; en posséder mène directement au peloton d’exécution.

Après les attaques de 1917, toutes les fosses et usines de la partie occupée du Pas-de-Calais sont détruites par l’artillerie alliée ou par les Allemands qui en font des places fortifiées ; la population manque de tout, comment survivre dans ces conditions ?

Train-hôpital allemand arrivant dans la gare de LOISON.

6.La bataille d’Artois de 1918

Les Russes s’étant retirés de la guerre après la Révolution d’Octobre, les Allemands peuvent rapatrier leurs troupes de l’Est pour vite reprendre l’initiative en mars 1918 contre les Britanniques dans les Flandres et en Artois et en mai contre les Français en Champagne ; il faut vite les écraser avant l’intervention des États-Unis.

Tout l’ouest libre du Bassin Minier jusqu’à ST-POL-SUR-TERNOISE est bombardé par l’artillerie lourde mais aussi par l’aviation. On évacue les habitants des 25 communes au Nord de la voie ferrée LILLERS-BÉTHUNE-BULLY vers FRUGES et ANVIN à l’ouest. CLEMENCEAU demande à 5800 Mineurs de creuser 15 km de de tranchées pour arrêter les assaillants et à 10000 autres de doubler la ligne de chemin de fer CALAIS-ABBEVILLE vers BEAUVAIS-PARIS (c’est la route du charbon) car le front se rapproche dangereusement à une cinquantaine de km de la mer ; s’il l’atteint, l’armée alliée sera coupée en deux et elle sera vaincue ensuite.

 La Grand-Place de BÉTHUNE détruite entre le 20 et le 24 mai 1918.

Les Britanniques résistent et arrêtent les Allemands devant BÉTHUNE et devant AMIENS tandis que les Français repoussent l’ennemi arrivé à 70 km de PARIS. Les grosses Bertha positionnées à WINGLES qui pilonnaient toute la région se taisent, l’ennemi a compris qu’il ne passera pas en Artois et il recule. A partir d’août, le renfort des Américains fait pencher la balance en faveur des Alliés et les Allemands sont enfoncés partout. Dans le Bassin Minier, l’ennemi dynamite toutes les installations de surface des fosses (machines, bâtiments, chemins de fer) et inondent des puits avant de se retirer.

LENS (ou plutôt les ruines qui en restent) n’est libérée que le 4 octobre 1918, DOUAI le 18 et VALENCIENNES le 19. La frontière belge est atteinte le 10 novembre. L’armistice sera signé le 11 novembre 1918 dans la clairière de Rethondes à proximité de COMPIÈGNE.

 Un modèle de Grosse Bertha qui tirait des obus de 420 mm à plus de 40 km.

7.Les dégâts causés par l’ennemi dans le Nord/Pas-de-Calais

  • 300 villes ou villages détruits.

  • des milliers d’ha de terres de culture contaminée par les combats.

  • toutes les usines détruites de part et d’autre du front sur une largeur de 25 à 70 km.

  • 8849 km de routes, 1112 km de voies ferrées et 1249 ponts détruits dans le Nord.

  • 8424 km de routes, 325 ponts dans le Pas-de-Calais.

  • 93000 fermes détruites (53000 dans le Nord, 40000 dans le Pas-de-Calais), plus de cheptel.

  • 120000 arbres fruitiers morts.

  • 14000 ha de forêts ravagées sur 19000 dans le Nord.

  • 100000 t d’obus non éclatés à désactiver.

  • 750000 t de barbelés à débarrasser.

  • 90 millions de m3 de tranchées à reboucher, 9 millions de m3 de gravats d’habitation à évacuer.

8.Les dégâts causés par l’ennemi sr les installations minières

  • Pas-de-Calais : 87 chevalements sur 103 détruits, 1909 km de galeries sur 2181 inondées, 602 km de

voies ferrées démolis, 500 ha à niveler, 14000 logements de Mineur rasés.

  • Nord : 103 chevalements sur 107 détruits, 40 fosses noyées, 50 machines d’extraction sur 54 démolies.

Dans les zones occupées du Pas-de-Calais et dans le Nord, toutes les industries qui dépendaient du charbon sont détruites (cokeries, usines chimiques et sidérurgiques, centrales thermiques, sucreries, brasseries).

LENS en novembre 1918
 

LIÉVIN en novembre 1918

LIÉVIN, la route de LENS (rue Deffernez) en 1919.

Fosse 4 de Lens dynamitée.

 C’était une salle des machines.

LENS et LIÉVIN sont rayées de la carte. Comme les destructions sont absolument spectaculaires, il se crée un tourisme du désastre assez macabre et les curieux arrivent par milliers de partout. LENS et LIÉVIN sont les villes les plus photographiées du monde en 1919, on vient de loin pour visiter les ruines sur des dizaines de km², c’est un spectacle que l’on n’a jamais vu… On se rend compte également de la puissance de destruction absolument incroyable des nouvelles armes et explosifs utilisés pendant ce conflit très meurtrier. Dans cette guerre qui va être la ‘’der des der’’, c’est sûr, on a touché le fond de l’horreur… Comment les hommes vont-ils faire pour tout nettoyer et tout reconstruire ? Le travail est infini et il faudra une volonté à toute épreuve et une solidarité nationale et internationale pour réussir le pari.

 On vient de loin pour ‘’visiter’’ les ruines de LENS !

Une délégation de la Conférence de la Paix visite LENS en avril 1919.

IV La reconstruction

  1. Le retour des habitants

LENS, ville prospère de 36000 habitants en 1914, n’existe plus, il ne reste plus que 33 maisons sur 8000. À CARVIN, il n’y a plus que 42 habitants ; à DOUAI, 241. C’est partout la désolation… Il faut débarrasser les gravas dans toutes les villes détruites, faire nettoyer les champs de bataille (désobusage, déminage) par les prisonniers allemands, reconstruire des routes, des maisons, des usines, des voies de chemin de fer, des lignes électriques, des commerces, des écoles, des églises, des hôpitaux, des bâtiments publics, pomper l’eau des fosses inondées qui remonte, dégager les puits et refaire les cuvelages et les chevalements, etc…

La bonne nouvelle est que les habitants des villes démolies reviennent rapidement pour reconstruire l’univers où ils vivaient. Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, mais on se débrouille. Des baraquements sont érigés partout ainsi que des bâtiments provisoires (mairie, poste, écoles, églises) et la vie reprend peu à peu.

 Baraquements métalliques achetés à l’armée anglaise et remontés à LIÉVIN

Marché de LENS au milieu des ruines.

Dès 1920, les Compagnies créent un système d’emprunts pour la reconstruction. A LENS, c’est Ernest CUVELETTE qui est le rebâtisseur des Mines mais c’est Emile BASLY qui est le grand artisan de la reconstruction de la ville. Une commission mixte constituée d’architectes (dont Louis-Marie CORDONNIER), d’ingénieurs des Mines et d’Élus politiques est chargée de tout repenser : les bâtiments publics, les rues, les cités, les flux de circulation, la gare, les chemins de fer, l’assainissement, … L’objectif est de donner de la modernité et une cohérence à toute la ville en mettant en œuvre de nouveaux principes d’urbanisation.

Les travaux avancent très vite partout. En 1923, LENS a déjà 23000 habitants et 37000 en 1925 avec l’arrivée des Polonais. En 1928, la ville est totalement reconstruite et en 1930 les Grands Bureaux des Mines font l’admiration de tous les visiteurs, les patrons veulent ainsi montrer la puissance retrouvée de leur Compagnie.

Les nouveaux Grands Bureaux de LENS en 1930.
 

2.Les constructions des nouvelles fosses

Il faut d’abord dénoyer les puits, ce qui prendra sept ans entre novembre 1920 et novembre 1927 car il a fallu pomper 100 millions de m3 d’eau envoyées dans les rivières et en particulier dans la Scarpe.

C’est l’occasion de moderniser. Des chevalements en béton et en acier prennent place au-dessus des puits qui sont approfondis. L’électricité supplante la vapeur comme énergie motrice pour les machines (comparée à 1913, l’électrification des chantiers miniers est multipliée par 10). Au fond, le marteau-piqueur à air comprimé fourni par des compresseurs remplace progressivement le pic, 62% de l’abattage est mécanique en 1928. Les rendements augmentent comme la grandeur des tailles exploitées, concurrence oblige (avec les charbonnages allemands et polonais) et on assiste à une déshumanisation des chantiers. Il faut produire plus avec moins d’hommes pour accroître la productivité, c’est une rengaine que les Mineurs entendent depuis le début de l’épopée du charbon !

Pour le soutènement, on préfère désormais les étançons en acier au bois mais il faut les récupérer en procédant au foudroyage qui est une opération dangereuse nécessitant de la main d’œuvre. Tous ces progrès techniques créent beaucoup de poussières génératrices de silicose dans les poumons des Mineurs.

 La nouvelle fosse 15 à LOOS-EN-GOHELLE

3.Le renfort des ouvriers étrangers

Beaucoup de nouveaux ouvriers travaillent dans les fosses et 68 % sont logés sur place en 1928. En 1924, il y a 41 % de Mineurs étrangers contre 2,6% en 1913, on les regroupe dans les corons car on veut éviter la ‘’contamination syndicale’’. Les Polonais dont 1/3 sont venus de la Ruhr et 2/3 des campagnes de Silésie et de Galicie constituent le plus gros contingent et 93% d’entre eux sont Mineurs. Le Préfet du Pas-de-Calais signale en 1924 qu’il y a 107000 Polonais dans son département mais qu’ils ne font pas beaucoup d’efforts pour s’intégrer : ils ont leurs coutumes et leurs propres commerces et entre eux, ils ne parlent pas le français qu’ils l’apprennent pourtant facilement ; de 1922 à 1929, il n’y aura que 32 demandes de naturalisation…

4.Toute une région qui revit

D’un bout à l’autre du département du Nord, les installations industrielles sont en ruines  (de 80 à 90 % des usines selon les arrondissements). En détruisant sciemment tout ce qu’ils pouvaient avant de se retirer, les Allemands ont pensé à leur avenir après la défaite ; ils ont voulu ainsi retarder le redémarrage d’une région qui leur faisait de la concurrence avant le conflit. Ils n’avaient pas prévu que tout le pays allait se mobiliser autant afin que celle-ci se reconstruise aussi vite et aussi bien. Finalement, avec des installations et un matériel plus modernes (carbochimie, textile, centrales thermiques, sidérurgie, industries alimentaires, …), la région revit et devient même plus compétitive qu’en 1913 sur le plan international.

5.Le revers de la médaille pour le Bassin Minier

On a certes redonné au Bassin Minier sa puissance industrielle d’avant-guerre et on l’a même dépassé après 1928 mais on n’a pas cassé le monopole du charbon, tout continue de tourner autour de lui. C’est une volonté de l’État qui n’a pas voulu installer des industries innovantes (automobile, électronique) à proximité des frontières. Ceci n’a pas été le cas en Lorraine, une autre province frontalière charbonnière, car celle-ci a profité des infrastructures créées pendant son époque allemande de 1870 à 1918 (laboratoires et centres de recherche modernes) pour diversifier ses activités après sa libération.

Conclusion

Un grand merci à Yves LE MANER pour cette superbe conférence qui nous a montré une fois de plus que notre région a une histoire extraordinaire qui s’est bâtie avec la volonté, la sueur et le sang de ses habitants. Dans sa postface de l’ouvrage sur les fosses de LIÉVIN-LENS, Yves LE MANER compare les destructions subies par le Bassin Minier en 1918 à celles des villes syriennes aujourd’hui ; espérons que l’exemple de la reconstruction réussie de notre région après la Grande Guerre donnera de l’espoir et servira de modèle aux peuples meurtris du Moyen-Orient qui ont été chassés de chez eux et qui reviendront un jour rebâtir un nouveau pays où la tolérance et la solidarité devront être plus fortes que la folie des hommes.

Georges TYRAKOWSKI

Bibliographie 

  • La Grande Guerre dans le Nord/Pas-de-Calais 1914-1918 : Yves LE MANER, éditions LA VOIX, 2014.*

  • Les fosses de LIÉVIN et de LENS au cours de la Grande Guerre : texte de Guy DUBOIS, éditions ACM 62, 2015.*

  • La grande épopée des Mineurs : Kléber DEBERLES, éditions LA VOIX DU NORD, 1992.

  • Chronique du 20èmesiècle : encyclopédie historique, éditions Chronique, 1992.

 *Toutes les photographies d’époque provenant d’archives municipales ou départementales sont extraites de ces deux ouvrages.


Date de création : 16/05/2016 @ 14:09
Catégorie : Les dates-les personnes - Les guerres
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Réactions à cet article

Réaction n°1 

par meuf le 06/07/2017 @ 15:18

Toute ma famille étant de Lens, Avion et Bruay, je recherches des documents di souvenir de  la période 14-18 et la vie de la famille à Lens . Cet article m'a beaucoup intéressée, merci.




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